Le 15 février s'est tenu le procès d'Eric Drouet, accusé d’avoir organisé deux manifestations non déclarées le 22 décembre 2018 et le 2 janvier 2019. En voici un compte-rendu détaillé, pour prendre le contre-pied des interprétations hâtives qui, le plus souvent, accablent les Gilets Jaunes de tous les maux.

            Les observations directes permettent de se faire une image plus juste d’un mouvement social plein de contradictions – pour mieux s’y engager, ou le critiquer, mais en connaissance de cause. Les transformations de la justice y jouent un rôle de premier plan. Elle sont, hélas, difficilement accessibles : les audiences se tiennent dans de petites salles, loin des caméras.

            Le nouveau Tribunal de Paris, porte de Clichy, est le bâtiment le plus haut de la capitale après la Tour Eiffel et la Tour Montparnasse. Conçu par l’architecte Renzo Piano – « un palais de justice doit un peu impressionner, mais pas oppresser » – c’est un édifice de verre de 160 mètres de haut, en plusieurs volumes superposés, qui abrite 200 cellules, 90 salles d’audiences et 25 kilomètres d’archives. A sept heures du matin, ce vendredi 15 février 2019, il n’y a que deux personnes qui discutent en attendant l’ouverture, mais déjà 16 fourgons de CRS, comme pour le procès de Christophe Dettinger, le boxeur de forces de l’ordre, deux jours auparavant. Les deux hommes qui discutent à l’entrée ne sont pas là pour Eric Drouet, dont ils ne se souviennent pas du nom. Mais ils parlent de l’affaire, à mesure que les premiers journalistes alignent leurs sacs sur le parvis, sortent les trépieds et les caméras de leurs housses, font des essais. « Ils attendent le meneur », dit l’un, « ils attendent l’artiste, dit l’autre », qui considère que « c’est un dictateur le Macron ». « Il vient de chez Rothschild » et « il n’ose pas sortir de l’Elysée », « c’est pour ça qu’il fait le Grand Débat, pour sortir un peu. » Hélas, « tous les cinq ans on aura un autre mafioso ». Une patrouille de cinq CRS passe près de l’entrée, les lampadaires s’éteignent et le jour commence à se lever à mesure que la file d’attente s’étend devant l’entrée du tribunal. A 8h01, il y a déjà cent personnes et une vingtaine de journalistes. A 8h20, un gilet jaune apparaît au loin, et disparaît aussitôt. Il y a par contre plus de trente journalistes qui se ruent sur Eric Drouet et son avocat, avec une telle violence qu’une journaliste tombe par terre. Une vieille dame grommelle, « c’est pas Johnny, mais c’est pire que Johnny ». Pour voir au-dessus de ses confrères, un photographe déplie un petit tabouret télescopique, et l’homme qui comparait Macron à un dictateur commente, en regardant cet étrange meuble médiatique : « ça fait trente-cinq ans que je viens au tribunal, je n’ai jamais vu ça ».

Devant l’entrée de la salle d’audience 204, la foule qui se presse est un peu moins nombreuse que pour le procès de Dettinger – peut-être parce qu’il est plus tôt, que le prévenu risque moins gros, ou encore que l’enjeu, moins clair, est plus politique. Cette fois, on vise la tête, ou ce que l’on suppose être la tête du mouvement, en accusant un éminent gilet jaune d’avoir organisé une manifestation sans la déclarer au préalable. Plusieurs questions circulent : si ce mouvement est sans chef, pourquoi arrêter justement Eric Drouet ? Où commence la manifestation et où se termine la réunion entre amis, venus déposer des bougies en hommage aux morts et aux blessés ? Par ailleurs, est-ce vraiment un problème de se rassembler pour revendiquer sans prévenir ceux contre lesquels on se bat ? L’inquiétude porte sur l’indépendance de la justice, dont on se demande si elle sera préservée, ou si on assistera, après une remise en question de la présomption d’innocence au cours des comparutions immédiates de l’acte IV, à une remise en question de la liberté d’expression, et donc à « un procès politique ».

            Autour d’Eric Drouet, que tout le monde veut filmer, des proches sont venus le soutenir : sa mère, son frère, des amis, dont Jérôme Rodrigues, qui porte un élégant sweat-shirt jaune fluo et que l’on reconnaît à son pansement sur l’œil droit, qu’il a sans doute définitivement perdu, après ce tir de flash-ballde l’acte IX du 26 janvier. Trois d’entre eux font un concours de barbes : laquelle est la plus brillante, la plus impressionnante. Jérôme Rodrigues parle d’un grand meeting des gilets jaunes prévus à Chartres pour cet après-midi. Parmi les amis avérés, des demi-amis de circonstance rôdent à la porte, sans qu’on sache faire la différence entre le soutien et l’opportunisme – les membres de la famille le font remarquer à deux reprises. Les trois policiers qui gardent la salle finissent, après une heure d’attente et de négociations, par nous laisser entrer. Soixante-cinq personnes prennent place dans la petite salle et la présidente déclare que l’audience est ouverte. Après une affaire rapidement expédiée, qui se termine par six ans d’emprisonnement, « l’affaire numéro deux » commence : Eric Drouet et maître Khéops Lara se lèvent et vont à la barre. Le prévenu est bien né le 6 février 1985, il est bien chauffeur routier et réside bien à Melun. Il est jugé pour deux infractions : l’organisation d’une manifestation non déclarée sur la voie publique le 2 janvier 2019, qui a conduit à son interpellation rue Royale, et l’organisation d’une première manifestation, également non déclarée, dans le 8earrondissement, le 22 décembre 2018.

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Le procureur, situé à droite, en position surélevée, commence par demander – pour une raison « purement procédurale » – que l’affaire soit renvoyée au 5 juin 2019, pour pouvoir traiter de l’ensemble des faits qui sont reprochés à Eric Drouet, et ne pas devoir « distinguer les faits du 22 décembre 2018 en deux tranches ». Maître Khéops Lara s’oppose fermement à cette demande de renvoi du procureur, dont il n’a appris la manœuvre que le matin même. C’est le signe que le parquet est « fébrile ». Son client a le droit d’être jugé dans un délai raisonnable : Monsieur Drouet souhaite être jugé aujourd’hui et « clame son innocence dans ce dossier ». La présidente demande à Eric Drouet s’il a quelque chose à dire : « j’aimerais que l’affaire soit jugée aujourd’hui ». La présidente se lève, avec ses deux assesseurs, revient au bout de quelques minutes de brouhaha pendant lesquelles trois personnes autour de moi se demandent ce qu’il se passe et n’ont manifestement rien compris. L’appel de la défense est accepté, l’audience reprend.

Rapide, sec, tranchant, l’avocat prend la parole : les mots sont expulsés, plus que prononcés, sous l’effet d’une colère qui donne l’impression qu’on lui fait perdre son temps avec une accusation si injuste, et si mal constituée. Son client, pour commencer, a fait l’objet d’une arrestation arbitraire, « car il n’y a aucun indice préalable et apparent d’un comportement délictueux » : chaque citoyen a le droit de se rendre à des réunions sans être inquiété par qui que ce soit. Il allait simplement déposer des bougies en hommage aux gilets jaunes victimes de violence. A l’arrière de la salle, sur le banc du fond, à côté d’un trio de policiers, Jérôme Rodrigues se tient bien au centre, en face de la présidente du jury, rappel vivant de cette violence d’État. Pour l’avocat, il n’y a pas de « comportement délictueux » : sur la vidéo que nous verrons plus tard, où les forces de l’ordre parlent d’un attroupement de 100 à 200 personnes, Eric Drouet n’est même pas présent. C’est plus tard qu’il apparaît et qu’il sera, sur ordre de la police, « procédé au nassaged’Eric Drouet ». Pour l’avocat, ce sont déjà les prémices de la loi dite "anti-casseurs", votée par l’Assemblée la semaine précédente. Où est donc le trouble à l’ordre public quand on dépose des bougies et qu’on va au restaurant, demande-t-il ? Où est passé l’État de droit ? Sur le procès-verbal d’ambiance, l’État major de la police parle sans preuve de « meneur », pour qualifier Eric Drouet qui a en réalité été arrêté arbitrairement pour des motifs politiques. L'avocat s’adresse au tribunal : « c’est un piège qu’on vous a tendu dans cette affaire ! Il s’agit en réalité d’une mesure d’intimidation. » Toutes ces gardes-à-vues, et ces « perquisitions dans les cabinets de presse » – une manifestation de soutien à Médiapart est prévue deux jours plus tard – sont « dignes d’un autre État ». Lequel, l’avocat ne le dit pas, mais l’idée d’un régime autoritaire se dessine. « On utilise la police, mais vous aussi, pour mater un mouvement social majeur », s’emporte l’avocat qui s’adresse frontalement au tribunal. « Je suis scié », « je n’y croyais pas ». « Je vous demande d’annuler l’arrestation. Vous ne pouvez pas tolérer ça, vous, juges judiciaires. Le droit doit prévaloir. Sortons de l’hystérie ! » « On n’embarque pas des gens en garde-à-vue sans aucun motif factuel préalable », dit-il en rappelant, au passage, qu’un couple qui avait le malheur de dîner sur les Champs-Élysées ce soir-là s’est retrouvé « encagé » comme les autres. D’ailleurs, pour toutes ces personnes-là, il n’y a eu aucune poursuite, alors pourquoi viser uniquement Eric Drouet ? « C’est un élément dont vous aurez à débattre, car aucune autre personne n’a été poursuivie ».

             Le procureur, mince, cheveux courts et grisonnants, prend ensuite la parole. Il est mesuré, incisif, mais souvent sur la défensive, ce qui semble paradoxal pour l’accusation. Il a été surpris quand le conseil de Monsieur Drouet lui a communiqué ces éléments, car ils témoignent d’une confusion entre la forme et le fond. Citant l’article 431 du code de procédure pénale, il assure qu’il a bien été « organisé sur la voie publique un rassemblement sans déclaration préalable ». L’interpellation du 2 janvier est donc tout à fait légale. « Je vous demande de rejeter la demande ».

La présidente, cheveux mi-longs, frisés, passe ensuite minutieusement en revue, à la minute près, la soirée du 2 janvier, d’une petite voix qui n’est d’abord pas audible, puis s’affirme au fil de sa lecture.A 19h, les officiers de police, aidés par les caméras de surveillance à l’angle de la rue de la Boétie et du rond-point des Champs-Elysées, ont repéré une vingtaine de personnes devant le McDonald’s. A 19h45, il y avait 90 personnes, et à 19h55, le « cortège » partait en direction de la Concorde, avec une personne en tête portant un gilet jaune dans la main. La police a alors procédé aux sommations d’usage pour disperser l’attroupement, mais les manifestants présumés n’ont pas obtempéré. Ils ont traversé la chaussée et continué leur progression. Cette « situation d’urgence » s’est envenimée et a conduit à « 36 personnes encagées », puis au transport des encagés au commissariat du XIIIe, enfin à 25 arrestations rue Royale à 20h45 et à « l’interpellation de l’initiateur du cortège sauvage » à 21h05. Malgré la présence de 70 personnes arrivées près de Concorde depuis le McDonald’s, l’appel à la dispersion du commandant L. n’a pas été suivi des faits. Plusieurs personnes se sont ensuite opposées à l’intervention. Eric Drouet a même tenté de se dissimuler, protégé par d’autres individus.

Alors même que nous nous trouvons au cœur du drame – l’arrestation du gilet jaune éminent – deux hommes, au premier rang, n’arrêtent pas de parler dans la salle d'audience et s’attirent la colère d’un journaliste qui va se plaindre aux forces de l’ordre à l’arrière. Les policiers s’approchent, regardent, ne font rien. La présidente demande ce qui se passe et l’un des deux parleurs lui dit qu’il ne se passe rien du tout. Trois autres journalistes se plaignent, affirment que les deux hommes les ont insultés, disent qu’on les empêche de faire leur travail. Un policier s’approche et demande très poliment aux deux hommes de se taire, ce qu’ils font en pointillé.

            L’Officier de la Police Judiciaire L. a filmé l’intervention avec la caméra fournie par son administration, l’escadron de gendarmerie a repris le contrôle de la situation, et sur la vidéo on reconnaît formellement Monsieur Eric Drouet, avec son blouson et son bonnet de couleur sombre. Au centre de la mêlée, le prévenu change pourtant de vêtements. Selon un autre policier entendu, M. B., il y aurait eu un appel sur les réseaux sociaux et il aurait donc reçu l’ordre de procéder à l’interpellation. A 13h sur Facebook : « c’est demain les amis », dit Eric Drouet qui appelle à le rejoindre « dans le respect de la loi mais pas plus. Nous irons là où nous voulons aller ».

La présidente continue sa lecture. L’interrogatoire d’Eric Drouet est revécu à l’audience : vous avez fait un appel à manifester ? Pas du tout. Alors pourquoi y en a t-il un sur Facebook et Youtube ? Il ne sait pas. On indique l’avoir vu distribuer des tracts, lui soutient qu’il n’a jamais organisé de manifestation et n’a pas entendu les sommations. « Je ne comprends pas pourquoi je suis là. J’aimerais rentrer chez moi ! » Pourquoi était-il là ? « Je souhaitais rendre hommage aux morts en général. » Pour lui, exprimer quelque chose sur un réseau social est-il un appel ? Non. Mais que ce serait-il donc passé s’il y avait eu 8 000 gilets jaunes ? Il n’y en avait pas 8000. Le policier, lors de l'audition d'Eric Drouet, avait demandé : « Maître Lara, avez-vous des observations à faire ? » Il en avait : « Rien ne justifie l’arrestation de M. Eric Drouet. Je demande qu’il y soit mis fin immédiatement ».

L’un des témoins, selon le compte-rendu dont la présidente continue imperturbablement la lecture, affirme qu’ils étaient une dizaine à boire un verre, puis se sont retrouvés une centaine de personnes à la Madeleine. On les a encerclés, on les a chargés, ça a dégénéré : « j’ai dit des choses désagréables aux policiers, avoue t-il, il fallait que ça sorte ». Un autre témoin assure être venu « pour voir les illuminations de Noël » : il connaissait le mouvement mais n’était pas venu pour participer. Un certain Monsieur T., lui, était là « avec un pote » pour se rendre dans un lieu qu’il ignorait et rendre hommage aux gilets jaunes décédés.

Dans la salle, la mère d’Eric Drouet se lève, puis revient.

Le 22 décembre, Eric Drouet aurait organisé une manifestation et serait coupable de port d’arme prohibée de catégorie 2 – une accusation qui, curieusement, ne sera pas mentionnée à nouveau et qui provoquera une onde de contestation ironique dans le public.

Dans la salle, le téléphone de mon voisin de droite se met à sonner. Un policier s’approche, il s’excuse, dit qu’il s’agit de son réveil, et sort de la salle d’audience pendant quelques minutes.

            Platform Kids Baskets En Sm Garçons Soldes Strap Puma Ps Blancnoir CdBWxoQreLa lecture se poursuit : sur Facebook, quelques jours avant la manifestation, Eric Drouet répond à des questions d’internautes, à des questions logistiques, et en toile de fond on entend l’émission RMC Les grandes gueules. « Ça va être une grosse action mais pas dans le sens où je l’entends », « on va y aller en mode pacifique ». A 5 minutes 09 : « ce soir il faut accentuer sur le pacifisme », « on fait ce qu’on veut ». Eric Drouet sera entendu une seconde fois : « Salut Eric, c’est toi l’organisateur ? » « Oui », aurait-il répondu sur Facebook. Il donne quelques informations précises : « le reste viendra en temps et en heure ». Il affirme aux enquêteurs qu’il n’est pas l’organisateur de cette manifestation pour la bonne et simple raison que « les gilets jaunes ne veulent pas d’organisateurs ni de responsables. » Dans le doute, Eric Drouet sera tout de même interrogé une troisième fois : il ne s’agit pas d’une manifestation mais d’une rencontre entre gilets jaunes, une rencontre entre amis, ils n’avaient pas de revendications, ils sont juste allés manger au restaurant. Pour enfoncer le clou, l’avocat demande de préciser que la photo montre bien qu’il s’agit d’un restaurant, d’un « lieu privé », car c’est sur cet élément que repose l’accusation.

La présidente lui demande pourquoi il a choisi de mettre quelque chose sur Youtube, s’il s’agit d’une réunion entre amis, et Eric répond qu’ils font ça souvent. Il n’y avait pas de cortège, quand ils ont porté ces bougies ? Non, il s’agissait d’un hommage.

LE PROCUREUR : vous insistez sur le restaurant, sur le lieu privé, mais vous dites aussi sur Facebook avoir voulu choquer l’opinion publique, comme expliquez-vous ça ?Basket Basket Running Nike Femme Femme Nike Running Noir Nike Femme Running Basket Noir vN80mnywO

LE PRÉVENU : On s’attendait à un contrôle d’identité, comme à chaque fois

LE PROCUREUR : Ils veulent dire quoi, ces petits smileys après « dans le respect de la loi mais pas plus » ?

L’AVOCAT : Eric Drouet n’a rien à se reprocher. C’est ce que vous aviez déjà subi la semaine auparavant ?

LE PRÉVENU: Oui.

L’AVOCAT : Vous aviez déjà des menaces ?

LE PRÉVENU : Oui.

L’AVOCAT : Pourquoi utiliser cette expression « on va choquer » ?

LE PRÉVENU :  On voulait montrer qu’on ne pouvait pas faire ce qu’on voulait. Je suis juste un relais.

LAPRÉSIDENTE: Un relais de qui ?

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LE PRÉVENU : De l’ensemble des gilets jaunes.

L’assesseur, à la droite de la présidente, lance une salve de questions à son tour : les bougies étaient déposées sur la voie publique, pas dans un restaurant. N’est-ce pas la preuve d’un projet collectif, d’une cérémonie publique et de surcroît d’une volonté d’exprimer une critique ? N’avons-nous pas affaire à un projet bien différent de se rendre au restaurant ? Vous n’y voyez aucun attroupement sur la voie publique pour des raisons politiques ?

LE PRÉVENU : Non.

LE PROCUREUR : Vous savez que vous incarnez un mouvement, vous n’avez pas l’impression que vos déplacements peuvent être suivis en masse ?

LE PRÉVENU : Et si je dis que je vais faire des courses au supermarché et que je me retrouve avec 100 personnes ? Dans ce cas-là je reste chez moi !

LEPROCUREUR : Pourquoi est-ce que les autorités cherchent à faire inscrire les manifestations dans un cadre légal Blue Basket Kingston Fred Carbon Perry fymI76vYbg

LE PRÉVENU : Pour un besoin d’organisation.

LE PROCUREUR : Exactement. Alors pourquoi le 22 décembre vous ne le faites pas, pourquoi cette volonté de se cacher ?

LE PRÉVENU : Je suis juste le relais de l’ensemble des gilets jaunes. C’est pour cette raison que nous sommes allés de Versailles à Montmartre.

LE PROCUREUR : Pourquoi ne pas la déclarer ?

LE PRÉVENU : L’avis des gilets jaunes c’est que dès qu’il y a une manif, il y a un parquage.

LE PROCUREUR : Mais il n’y a pas de parquage !

Un mouvement de protestation se fait entendre dans la salle, certains rient de tant d’ignorance, d’autres disent que c’est une provocation. Le procureur semble surpris de la réaction, mais poursuit son travail de pédagogie morale.

LE PROCUREUR : Qu’est-ce qu’on appelle l’ordre ? Qu’est-ce qu’on veut éviter ?

LE PRÉVENU : Ça s’est très bien passé.

LE PROCUREUR : Quand on appelle à manifester, il y a une responsabilité. Il y a des risques de désordre.

LE PRÉVENU : Du désordre ? Non, pas là où on était. Je ne suis pas responsable de tout Paris.

Le procureur pose alors une longue question, un peu tortueuse.

LE PRÉVENU : Je n’ai pas compris la question.Puma Classic Winterized Chaussures Noir Homme Rc34Aj5LqS

LE PROCUREUR : Je ne suis pas responsable, il n’y a pas de leader, pas de chef chez les gilets jaunes.

Le PROCUREUR : Certes, on est toujours responsable de ses propres faits.

LE PRÉVENU : Je ne connaissais même pas Montmartre ! C’était le souhait des Gilets Jaunes. Il ne s’est strictement rien passé.

LE PROCUREUR : C’était un rassemblement sur la voie publique.

LE PRÉVENU : Juste mes amis.

PROCUREUR : Et s’il y avait eu quelques milliers de personnes ?

L'AVOCAT : Savez-vous combien il y avait de manifestations le 22 décembre ? Une dizaine de manifestations. A la dernière minute, Eric Drouet décide d’aller de Versailles à Montmartre.

L’interrogatoire s’arrête, des lumières s’éteignent et un écran blanc de trois mètres de large descend lentement du plafond, dans les murmures de la salle qui bascule dans le monde du spectacle. L’avocat rappelle que la vidéo date du 2 février au soir. La présidente n’arrive pas à trouver comment agrandir l’écran sur Youtube, ni à activer le son. Quelques moqueries parcourent l’audience et une femme dans le public finit par lui crier : « le son c’est en bas à droite ! » La présidente suit le conseil et l’atmosphère sonore des Champs-Elysées, un soir d’hiver, se déplie dans un espace désormais aussi silencieux qu’une salle de cinéma. Un de mes voisins se retourne pour me chuchoter qu’ils n’avaient pas mis le son pour le procès de Dettinger : s’ils mettent le son, cette fois-ci, c’est donc qu’ils ont volontairement enlevé le son deux jours avant. Il y a sans doute de nombreuses autres raisons, y compris techniques. Le court-métrage Eric Drouet interpellé, réalisé par produit par Clément Lanot, pour CL Press, attire tous les regards.Puma Classic Winterized Chaussures Noir Homme Rc34Aj5LqS

Sur la vidéo, d’une très bonne qualité pour Youtube, on voit quelques dizaines de personnes s’attrouper par petits groupes sur le trottoir, devant le McDonald’s, puis descendre l’avenue en passant devant la boutique Yves Rocher. Ces groupes ne chantent aucun slogan et ne portent aucun gilet jaune. Au-dessus de leurs têtes, les arbres débarrassés de leurs feuilles et couverts de guirlandes lumineuses de Noël forment d’étranges coupoles rouges inversées. Ils sont arrêtés par un barrage d’environ quinze CRS, soutenus par d’autres collègues en arrière-plan, au croisement de la rue de Berri. Un grand officier de la police nationale, au visage sévère et anguleux, leur parle dans un mégaphone. Il porte une écharpe bleu, blanc et rouge en travers de son uniforme, ce qui le fait ressembler à un maire venu soutenir une manifestation. Derrière lui, un jeune prend des notes sur un petit carnet, l’air quelque peu sidéré quand il relève la tête. « Dispersez-vous ! Première sommation ! Nous allons faire usage de la force. Dernière sommation ! Nous allons faire usage de la force. » Ces deux phrases, dont le sens repose précisément sur le délai qui les sépare, ont été prononcées si rapidement, d’un même souffle, que des éclats de rire se font entendre dans le public, car les petits groupes d’amis ne peuvent pas avoir eu le temps de se concerter.

Dernière sommation ! Nous allons faire usage de la force. (0’25)

Un homme met son gilet jaune, trop petit pour lui, et lève les mains en l’air. (1’52)

Il n’y a pas besoin de parler ce soir. (3’40)

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Les femmes, elles veulent être là, elles veulent montrer qu’elles sont là. (6’48)

           Les manifestants présumés traversent ensuite la rue pour éviter le barrage, et se retrouvent de l’autre côté, devant la Société Générale, au croisement avec la rue Quentin-Bauchart. « Je ne sais pas qu’est ce qui se passe ! On se balade, on n’a rien et on est traité comme des bandits ! » dit l’un. « Ils savent très bien qu’on arrive, ils ont bloqué la rue pour nous empêcher de traverser », dit un autre. Les CRS traversent à leur tour, courant après leur proie si mal définie, qui se mélange aux touristes et aux passants. Ils semblent aussi nombreux que les amis d’Eric Drouet. Au hasard, ils forment une nouvelle ligne et procèdent à des interpellations : « lui là-bas ! Allez hop ! » crie l’officier. Un homme met son gilet jaune, trop petit pour lui, et lève les mains en l’air. Ce jeu du chat et de la souris se poursuit, ponctué d’interpellations, jusqu’à la longue scène de la rue Royale, qui commence par un court entretien d’Eric Drouet, qui répond à une journaliste : ils sont « juste venus faire un hommage » et se sont retrouvés « parqués, comme à chaque fois ». Ce jour-là, il n’a rien à dire : « le constat il est… [ne finit pas sa phrase] Il n’y a pas besoin de parler ce soir. On a le droit de rien faire en fait. » « On n’a pas de liberté en fait, on n’a pas de signes sur nous, on n’a rien et on n’a pas le droit de marcher librement dans la rue ! » La journaliste fait référence à un message de soutien de Jean-Luc Mélenchon : « Mélenchon m’a écrit, du coup on m’a associé au FN, j’ai pas compris pourquoi… Les deux fois, je n’y croyais pas. J’ai été associé au FN pour deux votes, je ne sais pas quoi, alors que personne ne connaît ma vie politique ! J’en ai même pas, alors je ne sais pas où ils sont parti chercher ça ! » Craint-il la récupération politique ? « Dans tout ce groupe-là, qu’il désigne d’un mouvement de la main autour de lui, il y en aura qui seront pour différents partis, mais aujourd’hui on est tous réunis autour d’un même symbole : le Gilet Jaune, et le mouvement qui a commencé depuis le début comme ça. » On les traite d’« homophobes », de « racistes », on les décrit comme une « foule haineuse ». L’autre jour, la porte de la banque de France a brûlé, tout le monde en a parlé mais rien n’a été dit du jeune nantais qui s’est pris un flash-ball dans la tête ! Et ce mouvement pour les femmes gilets jaunes, toutes invitées à descendre dans la rue le dimanche 6 janvier, qu’en pense t-il ? C’est les femmes Gilets Jaunes qui voulaient ça pour éviter les tensions avec les CRS. La femme à côté de Drouet prend la parole à son tour : les mères, les grand-mères, les filles, toutes sont là pour soutenir ce mouvement et seront peut-être plus respectées que les hommes par les forces de l’ordre – « on est des mamans louves ».

La scène suivante est une longue mêlée générale d’une dizaine de minutes, où les casques à double bandes bleues à l’arrière des policiers, et ceux des CRS, à double bande jaunes, s’imbriquent aux têtes du groupe d’amis dans un étonnant chaos multicolore dont il est d’abord impossible de comprendre le sens. Des cris stridents, des protestations, des mouvements de foule dans un sens, puis dans l’autre. Mais la caméra fait le point sur la même tête, glissante comme un savon, qui s’échappe vers le bord cadre droit, et les spectateurs finissent par comprendre l’objectif des forces de l’ordre : ils essayent d’attraper Eric Drouet dans la foule, mais comme ladite foule le protège et qu’il part vers la droite à mesure que les casques arrivent par la gauche, CRS et policiers sont obligées de les détacher un à un, comme desgrains raisins dans une grappe réfractaire, pour accéder au mauvais raisin, au raisin dangereux. Au cours de cette opération délicate, une femme tombe et quelqu’un dit qu’elle est malade : dans la salle, trois personnes se retournent vers les forces de l’ordre, associées à cette arrestation violente. Les officiers de polices semblent figés par les images, et évite de regarder ceux qui les regardent. Une Marseillaise est entonnée rue Royale, quelqu’un bat la mesure dans la salle. Un « Ahou ! Ahou ! Ahou ! » retentit rue Royale, on hoche la tête en rythme dans la salle. Eric finit par être attrapé, il cherche à se libérer. « Lâchez-moi ! Je ne vais pas partir en courant ! » « Eric ! Eric ! Eric ! » crient ses amis. Il affirme d’abord : « je ne rentre dans aucun véhicule ». Puis il obtempère : « allez, on s’arrache » dit quelqu’un des forces de l’ordre.

La caméra fait le point sur Eric Drouet (15’40).

Il s’échappe vers le bord cadre droit (16’02).J Montantes Boy Alonisso Chaussures Geox B Xiwuzktop n0PkX8wO

Il finit par être attrapé (16’40)

Il entre dans le véhicule (18’54) - «On s’arrachePuma Classic Winterized Chaussures Noir Homme Rc34Aj5LqS ».

Images de Clément Lanot - CL Press.

           A la fin de la vidéo, sous ces mêmes formes géométriques lumineuses qui épousent les branches des arbres sans feuilles, une Gilet Jaune dit que dix-sept femmes viennent d’être mises dans une même cellule. « Elle est où la démocratie ? Il est où le droit ? » « Pour moi, on est dans une dictature, le droit il existe plus ».L’écran remonte lentement dans les murmures de la salle. La projection de cette vidéo est instructive, car elle montre dans le détail une opération de police dont le public dira à la sortie de l’audience qu’elle laisse une impression de violence disproportionnée, sans justification apparente, presque grotesque – et dont on peut penser qu’elle sert les objectifs de la défense.

Pourtant, alors que commence le travail collectif de décryptage de la vidéo, le procureur reprend l’offensive et se dit « étonné » que la défense ait accepté sa diffusion, car on y voit selon lui un « rassemblement sur la voie publique » et non un groupe d’amis « prendre un café ». Basculant brièvement dans un registre philosophique aux prises avec un problème de définition casuistique, il concède qu’il est « évidemment tautologique de dire qu’un rassemblement est collectif, car c’est dans la nature même du rassemblement », une précision dont le sens échappe un peu au public qui sort tout juste de la projection.

Sur un tout autre ton, l’avocat réplique : « que ça vous laisse de marbre », il le voit bien, « mais dans quel monde vivons-nous ! » « Cette vidéo vaut tous les témoignages du monde ».

La présidente souligne qu’Eric Drouet n’a jamais fait l’objet d’une condamnation auparavant, et lui demande combien il gagne. Il répond « 2500 euros ». Il est marié et sa compagne gagne 1700 euros. Il a un crédit de 1150 euros.

           Le procureur souligne que ce procès est important mais qu’il risque de diffuser l’idée fausse qu’on porterait une grave atteinte à la liberté de manifester. Or, la liberté de manifester n’est garantie par aucun texte. « Mais elle existe réellement car c’est une déclinaison de la liberté d’expression ». Le Conseil Constitutionnel, en 1995, a jugé qu’il appartient au législateur de concilier deux principes : la liberté d’expression et la prévention des atteintes à l’ordre public, et aux biens. Cette recherche d’une position d’équilibre est rappelée par la cour de cassation du 25 février 2014. Nous avons bien le droit de manifester en France, et ça fait « mal au cœur d’entendre qu’on est en dictature ». Les vraies dictatures, c’est tout autre chose ! C’est cet équilibre des principes qui permet aux libertés fondamentales de ne pas être foulées aux pieds, aux commerçants de ne pas être pillé. C’est ce qui doit être préservé dans une démocratie, que garantit l’article 211-1 du code de la sécurité intérieure. La déclaration préalable permet d’assurer l’ordre public : à Paris, il y a 2500 manifestations revendicatives et plus de 5000 événements festifs tous les ans ! Ce régime de la déclaration préalable permet de déterminer le parcours le plus opportun en conciliant les deux impératifs. « Vous avez raison, Monsieur, de dire que vous êtes pacifique » – mais si vous ne faites pas de déclaration, ça attire les casseurs.

           Eric Drouet le regarde en clignant des yeux de façon répétée, comme si toutes ces formules étaient loin du vrai problème, comme s’il était désormais plongé dans un rêve ou au contraire se réveillait à peine, et cherchait, au petit matin, à comprendre les règles du monde hostile, et souvent absurde, de la justice française.

           Le procureur continue : il y a 72 000 commerçants en situation de chômage déclaré, et 15 milliards d’euros de casse ! C’est la société qui va payer ! Il reprend ensuite les chefs d’inculpation, en insistant sur la question « c’est bien toi l’organisateur ? » et la réponse d’Eric Drouet – « Oui » : il n’y a aucun doute à avoir, Eric Drouet est bien l’organisateur », il ne se contente pas de partager un événement, il le commente, et il cherche à « choquer l’opinion publique ». « On n’est pas dans un café avec des amis ». Il demande que le tribunal « entre en voie de condamnation » et impose à Eric Drouet 500 € d’amende et un mois d’emprisonnement avec sursis.

           L’avocat souligne d’abord qu’il y a une certaine ironie à ce que Eric Drouet se présente devant ce tribunal, car une des revendications des gilets jaunes est précisément le référendum d’initiative citoyenne : ils demandent à être entendus. Ce que dit la jeune femme de la vidéo, « ce n’est pas tellement outrancier », et il est surpris de n’avoir pas entendu un mot au sujet de la violence des forces de l’ordre pendant tout ce procès ! A l’arrière de la salle, Jérôme Rodrigues se tient toujours bien droit, au centre, en face de la présidente du tribunal. Ce matin, en se levant, Maître Khéops Lara s’est même posé la question de la légalité de l’acte d’accusation : « on considère maintenant en France qu’il est normal de risquer la prison pour une question de liberté d’expression ». « Je vais vous demander d’aller beaucoup plus loin », dit-il à l’attention du tribunal : « vous devez être scrupuleux », ne pas retenir l’invocation « malsaine » de la « sécurité publique ». La présidente et ses deux assesseurs le regardent et l’écoutent attentivement, sensibles, semble t-il, à ses arguments. Sur cette vidéo « il y a des choses prémonitoires » dit l’avocat en faisant référence à la loi anti-casseurs. Son client, « dès qu’il bouge le moindre morceau de petit doigt, » est suivi. Tout cela « défie l’entendement », car sur la « présomption rien n’est caractérisé ». Dans tout l’enregistrement, il n’a vu qu’un seul gilet jaune, et aucun tract distribué. Il s’agit de la démonstration d’un mensonge policier : on a inventé ce cortège. « C’est pour ça qu’on doit discuter de ça dans un tribunal correctionnel », « c’est dément ! » « On essaie d’instrumentaliser votre justice, ne tombez pas dans ce piège ! » Surtout avec un dossier qui repose presque exclusivement sur l’exploitation des données d’un téléphone portable, et qui est si approximatif : les déclarations utilisées par l’accusation, qui datent du 13 décembre, portent en fait vraisemblablement sur l’organisationd’un autre événement, celui du 15 décembre Puma Classic Winterized Chaussures Noir Homme Rc34Aj5LqS, et non du 22 décembre. C’est consternant, c’est malhonnête. C’est reconnaître que ce procès est clairement politique : « on veut casser le mouvement par voie de décision » et son client « n’a plus de vie privée » : on connaît désormais jusqu’à la couleur de son papier peint. Hélas, cette tentative d’instrumentalisation de la justice est triste et cynique, elle démontre que tout le monde est un petit peu dépassé par ce mouvement des gilets jaunes. C’est un mouvement « totalement inédit » : « il n’y a pas de chef ». « Je vous demanderai de le relaxer ».

ERIC DROUET : « je n’ai aucun rôle d’organisateur ou de leader. Je relaie l’information, comme l’a bien dit maître Lara. »

           La décision sera rendue le 29 mars.

           A la sortie de la salle d’audience, la meute de journalistes se rue sur l’avocat, le plaque contre le mur, où il disparaît sous un épais buisson de caméras, de micros, de téléphones portables qui le visent, boivent la moindre de ses paroles, car la plaidoirie n’a pas pu être filmée et qu’il faut bien raconter ce procès d’une façon ou d’une autre. Au bout de quelques minutes, plus chanceux qu’Eric Drouet rue Royale, il réussit à s’extirper de la mêlée et s’enfuit dans les escaliers. Il se cache un instant dans un coin pour téléphoner, puis continue à descendre. Il semble avoir semé ses poursuivants.

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